Il y a quelque temps, il était admis que le cœur avait ses raisons à lui, très peu rationnelles, et que les sentiments devaient garder leur part de mystère, loin de la pensée cartésienne et des chercheurs de tous poils. Aujourd’hui, les chercheurs en neuropsychologie, n'hésitent plus à traquer la tristesse, la joie ou l'amour dans les méandres des zones cérébrales. Il s’agit aujourd’hui de réconcilier le corps et l'esprit.
Il semble en effet bien établi que les sentiments sont, eux aussi, les résultats de l'évolution animale. Tenter de comprendre comment nos petits neurones produisent de si belles choses, ou de si vilaines, c'est s'interroger non seulement sur notre nature, mais également sur les fondements mêmes de la culture humaine.
Le monde animal
Les observations permettent de constater que même les organismes très simples éprouvent des émotions, c'est-à-dire des réactions naturelles, automatiques, qui les conduisent, directement ou indirectement, à préserver leur corps et à assurer son équilibre interne. Face à une menace, par exemple, un animal va éprouver de la peur et se mettre en retrait. Avant même qu'il fuie ou qu'il se fige, il se produit des changements dans son organisme : la distribution du flux sanguin se modifie, des hormones sont sécrétées... C'est cette série de réactions, visibles ou non, qui constitue ce que l'on appelle « émotion ». Car il y a un désir de durer dans nos corps. On peut dire que ce désir est inscrit dans tous les systèmes biologiques. Tous les animaux ont les mêmes types de réaction face à une menace : la fuite, l'immobilité ou l'agression. Même un organisme unicellulaire comme la paramécie, qui n’a ni corps ni cerveau, s'enfuit lorsqu'elle rencontre un danger dans son environnement, une brusque variation de température, une vibration ou le contact d'un objet qui pourrait briser sa membrane.
Les animaux disposent d'une gamme d'émotions primaires : la peur, le bonheur, la tristesse, la colère, la surprise, le dégoût... Ce dernier, par exemple, permet à l'animal de rejeter une protéine qui n’est pas bonne pour lui. Si on mange quelque chose d'avarié, on a immédiatement une réaction de rejet, notre visage se déforme et nous recrachons la substance ou nous la vomissons si nous l'avons déjà ingérée. Le corps se défend. L’animal, dégoûté, agit de la même manière. La mouche, qui possède un système nerveux minuscule, éprouve elle aussi des émotions : si on l'irrite, elle se met à voleter dans tous les sens pour éviter d'être écrasée.
Les espèces animales dites complexes ont une gamme d'émotions sociales : la sympathie, l'embarras, la honte, la culpabilité, l'orgueil, l'envie, la gratitude, l'admiration, l'indignation, le mépris... Les oiseaux, les chiens, les singes, les humains ressentent l'émotion, c'est-à-dire qu'ils ont la possibilité d'établir une relation entre la réaction automatique de leur organisme et l'objet, l'événement, la personne qui en est à l'origine.
Sentiment ou émotion ?
Il faut donc distinguer la simple émotion du sentiment qui, lui, est la perception de l'émotion et de sa cause. Lorsque nous éprouvons de la tristesse, nous la percevons physiquement, mais nous avons aussi conscience de ce qui l'a suscitée: une mauvaise nouvelle, la perte d'un objet, la disparition d'un être cher. Les émotions sont des manifestations visibles ou détectables dans le corps (par dosage d'hormones ou par enregistrement des ondes) ; les sentiments, eux, sont issus de conditionnements dont il est parfois difficile d’avoir conscience.
Ce sont en quelque sorte des idées du corps, la conscience d'un certain état du corps lorsque celui-ci est perturbé par un processus émotionnel. Les deux, émotion et sentiment, sont intimement liés, et nous avons tendance à les confondre. Toutes les émotions peuvent devenir des sentiments à partir du moment où nous établissons cette relation de cause à effet entre les transformations de notre corps et ce qui les a suscitées.
Pour qu'un animal primaire éprouve des sentiments, il faudrait qu'il existe dans son cerveau une cartographie de son organisme. C'est le cas chez l'homme : les différentes parties de notre corps sont représentées, un peu comme s'il y avait des cartes de correspondance. L’émotion peut aller directement au corps, susciter des réactions chimiques, des signaux dans les muscles, les viscères. Mais elle peut aussi, c'est la grande différence entre l’homme et l’animal, partir du cerveau lui-même, agir sur ces cartes de représentation du corps, et simuler en somme un état virtuel.
L’évolution de l’animal à l’homme
La nécessité, dans l'évolution, c'était d'avoir une représentation cérébrale du corps. Le cerveau reçoit en permanence des signaux de l'organisme tout entier, qui l'informent sur son état, via les nerfs, le réseau sanguin, et il réagit par des substances chimiques (quand le taux de glucose baisse, on ressent le besoin d'aller manger). Or, dans un cerveau complexe, où les informations reçues sont innombrables, ce système de détection a besoin d'une carte qui représente l'organisme, comme le schéma électrique d'un immeuble. C'est un avantage, car cela permet de répondre immédiatement et précisément aux demandes de l'organisme. L’évolution a donc retenu ce dispositif pour les animaux supérieurs... Mais celui-ci permet aussi d'établir une relation entre une réaction automatique du corps (l'émotion) et ce qui la provoque. La conséquence inattendue, ce sont les sentiments.Les sentiments ont donc permis d'aller plus loin : un être « sentimental » peut mettre en mémoire différents épisodes émotionnels avec leur cause, il peut prévoir qu'un certain événement risque de provoquer une mauvaise émotion, il échappe à la tyrannie de l'automatisme et acquiert un certain sens du bon et du mauvais. {mospagebreak}
Chez l’homme, les sentiments sont complexes et profonds parce que, à tout moment, notre cerveau peut se faire une idée de notre passé et de notre futur. Quand nous éprouvons une joie intense ou une profonde tristesse, celle-ci est toujours en relation avec ce que nous avons vécu ou ce que nous allons vivre. En cela, nous sommes très différents des animaux: les chimpanzés n’ont pas ce pouvoir de donner un sens à leur passé et à leur futur, ce qui limite forcément la profondeur de leurs sentiments. Et puis, bien sûr, il y a notre langage, qui donne une autre dimension. Avec les mots, nous pouvons faire des catégories, comparer, délibérer, choisir ...
A-t-on identifié, dans nos cerveaux,
des zones qui correspondraient à ces sentiments ?
Grâce aux caméras à positrons, on peut visualiser les zones actives du cerveau à certains moments. On a découvert par exemple que l'amygdale cérébrale est liée au déclenchement de la peur et de la colère. Si vous vous trouvez nez à nez avec un ours, votre cortex visuel va envoyer des signaux à l'amygdale qui déclenche la réaction de peur. Nous avons mené diverses expériences en demandant à des personnes sous scanner de penser à un épisode émotionnel de leur vie, et nous avons constaté que certains ensembles de neurones sont mobilisés pour certaines émotions, que les cartes cérébrales de la joie sont différentes de celles de la tristesse. On peut même identifier des zones impliquées dans les processus d'excitation sexuelle et de désir, mais prétendre qu'il y aurait une région du cerveau spécifique à l'amour serait stupide. Ce sentiment met en jeu une infinité de choses. L’amour d'une personne, de la nature, ou d'une œuvre d'art, ne mobilise pas les mêmes cartes de neurones.
Tout cela nous incite à davantage de modestie. Le monde animal est un peu moins éloigné de nous que nous le croyons. Il nous faut admettre que l'homme n’est que le prolongement de la longue histoire de l'évolution biologique animale, et que nous avons malgré tout beaucoup de choses en commun avec les animaux. Il reste que l’humain est supérieur à l’animal. Supérieur par notre langage, notre mémoire organisée, notre mode de raisonnement complexe et notre capacité à utiliser nos sentiments pour inventer ces choses nouvelles que sont la culture et l'Histoire.
On peut donc envisager d'intervenir sur les émotions, voire sur les comportements. Mieux comprendre la nature humaine ne peut que nous aider. Mieux connaître la genèse des émotions et des sentiments nous permettra aussi d'éclairer les conflits entre les individus, de réagir plus intelligemment aux manipulations dont nous pouvons être l'objet. Plus nous comprendrons le mécanisme cérébral des émotions, plus nous pourrons soulager les gens qui souffrent de dépression, syndrome qui se développe autour du sentiment de tristesse. Cela est également utile dans le traitement de la douleur : lorsque l'on souffre physiquement, on est aussi envahi par le sentiment de souffrance.
Il est clair que l’humain, pour mieux être, doit se dégager de sa condition animale (cerveau reptilien) qui, elle, ne réagit pratiquement que par l’émotion. Trouver la source d’un conflit émotionnel pour entamer un processus de guérison est certes souhaitable mais nettement insuffisant. L’être humain à le devoir de participer à son développement pour son propre bien et celui d’autrui. Il a la responsabilité de faire des choix, de se dégager de son comportement de victime et du mode émotionnel dans lequel il est emprisonné. Ce que nous appelons « relations » ou « culture » ne vient que de nos cerveaux. Ce sont les zones cérébrales qui produisent et véhiculent des comportements, des romans, des poèmes, ou des maladies. Apprendre à connaître, développer et intégrer les liens entre nos différentes composantes apportera calme, sérénité et qualité de vie. Les stimuli et les aléas que la vie nous impose auront ainsi moins d’impact sur nous, nos comportements et notre environnement.
© 2002 Guy Hauray, Ph.D. créateur du Neuro-Coaching
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